L’urbain regroupe des notions très larges, que l’on peut rapporter à un grand nombre d’œuvres. La ville a été représentée par les peintres, les écrivains, les poètes, les chanteurs, les photographes, les cinéastes depuis la fin du xixe siècle. Des artistes, des architectes, des designers, des urbanistes ont voulu la réinventer au début du xxe siècle. Elle est devenue, le lieu inépuisable d’explorations et d’expériences artistiques où toutes les dimensions sonores, graphiques, territoriales, sociales, botaniques, aériennes, souterraines deviennent matière ou support de création. La ville ne sert plus seulement d’inspiration aux créateurs pour figurer dans leurs œuvres, mais elle devient leur terrain de jeu.

Car l’art est dans la rue. Comment des artistes transforment-ils la ville en faisant leurs œuvres ? Quand l’art investit l’espace urbain, il bouleverse la ville physiquement, mais aussi émotionnellement pour ses habitants, leur offrant un regard résolument décalé sur leur quotidien. Certaines villes se prétendent une « œuvre d’art totale » tel un musée hors les murs ou en plein air. Le passant est sollicité par toutes ces créations dont il ne prend pas toujours la mesure: fresques murales, statues, monuments, mobiles, installations éphémères, décors provisoires, expositions et spectacles en plein air, bateleurs et saltimbanques… Ces différentes formes d’expression agissent dans l’espace public et interviennent dans le temps sur son histoire, créant des rencontres entre esthétique et évolutions sociales et techniques. Que l’on pense aux sculptures monumentales qui ont donné à certaines villes ou quartiers leur identité, telle la statue de la liberté de New York, le Lion de la place Denfert Rochereau ou le Centaure de César dans le VIe arrondissement, ou encore des pièces devenues emblématiques par leur présence comme la fontaine Stravinsky de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely à côté de Beaubourg.

Fontaine Stravinsky, Paris – source : wikimedia commons

Ces éléments, qu’ils se combinent ou se parasitent, interfèrent dans le devenir urbain et ne peuvent donc pas rester invisibles et ignorés. Par sa présence, l’art interroge sa relation complexe au territoire. Il touche du doigt des questions essentielles comme le rapport à l’espace public, le vie dans les quartiers, la politique de la ville et font prendre conscience de l’éparpillement géographique des villes et de l’émiettement du temps de la quotidienneté. Il rend perceptible l’uniformisation des abords des villes, leur reproduction dans la mondialisation, et la présence galopante d’une esthétisation commerciale et normée. L’urbain s’offre ainsi comme un territoire à explorer dans lequel on peut expérimenter.

Les artistes qui vont y intervenir vont par leurs propositions visuelles surprendre, étonner, émouvoir ou agacer mais il vont offrir la possibilité de donner à réfléchir ou à étendre le paysage mental de chacun. Les citadins sont ainsi appelés à devenir acteurs de la construction de leur ville en s’impliquant dans le fait urbain.

L’art public propose des œuvres spectaculaires ou emblématiques qui avec le temps s’imposent dans le paysage au point qu’elles apportent des points de repères spatiaux et avec lesquelles tout voisin devient forcément familier, qu’il s’agisse des productions parisiennes de Daniel Buren, au Palais Royal, de Jean-Michel Othoniel, place Colette, de Richard Serra et de Piotr Kowalski à La Défense, ou de Marin Casimir à Rennes, de Nicolas Frize à Saint-Denis, de Huang Yong Ping, Felice Varini, Erwin Wurm, Jean-Luc Courtout entre Nantes et Saint Nazaire….

Huan Yong Ping, Serpent d’océan, © Jean-Pierre Dalbéra

Le passant se trouve confronté à des créations monumentales, sonores ou visuelles, réalisées in situ, c’est-à-dire conçues pour un espace spécifique. Dans ces différents cas, l’œuvre s’inscrit dans la tradition de la commande publique classique.

L’art peut également investir la ville de façon « sauvage » et chercher à interpeller le spectateur, le faire réagir ou lui faire prendre position. Street art, happening, réalisation collective… sont autant de formes qui participent à l’appropriation de l’espace urbain. L’action de l’artiste vise une certaine forme de mise en valeur de la qualité sensible de l’espace urbain et commun et c’est à travers son approche artistique sur un territoire donné qu’il en livre une nouvelle lecture. A travers les valeurs symboliques, les valeurs sensibles qui sont mobilisées, il permet alors de porter un autre regard et de proposer une approche différente de la ville.

SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS A propos de l’auteur Isabelle de Maison Rouge

Historienne de l’art, curatrice indépendante et artiste chercheur
Membre de l’équipe Art&Flux et fondatrice de MATCHART www.matchart.net et de A&U www.artandyou.org