Par la peinture, il se développe un échange de regard entre le spectateur et la ville, dans un jeu de représentation et de transcription de la réalité. En France, à la fin du xixe siècle, période de consolidation de la société bourgeoise dans la ville moderne, se cristallise le mythe de Paris comme capitale de l’Europe. Haussmann modifie l’aspect de la cité lui donnant une aération par de grands boulevards qui deviendront les sujets privilégiés du peintre de Pissarro dont les visions plongeantes mettent en valeur la majestueuse perspective.

Pissaro
Camille Pissaro, La Mi-Carême sur les Boulevards, 1897

La profonde foi dans le progrès de Manet, Renoir, Monet, Pissarro et  Degas, leur vision positiviste, vont donner une illustration parfaitement optimiste de l’espace urbain parisien et contribueront à installer une image idéale de la modernité de la capitale. Les aspects négatifs de cette croissance urbaine sont gommés : les traces des incendies de la Commune, les résidus de la misère conséquence de l’industrialisation et de l’exode rural sont volontairement effacés au profit de la nouvelle représentation d’une ville qui se refait une beauté.

La ville moderne se montre sous un jour agréable avec une élégance sécurisante et une propreté impeccable. Les peintres montrent des scènes de la vie contemporaine insouciantes et heureuses et présentent au spectateur les réalisations urbaines les plus audacieuses : l’effervescence des ports et des quais, témoins de la modernisation et des transformations de la cité, lieux animés de la vie où se mêlent, dans un flux continu, voitures, tramways ou embarcations le long de la calme surface du fleuve, devient un motif de prédilection, les ponts métalliques et la gare Saint Lazare sont des motifs de choix pour Monet, Pissarro ou Caillebotte.

Les artistes du début du xxe siècle associés au fauvisme font montre de leur intérêt pour les éléments du décor urbain ou industriel : cheminées d’usine, réverbères, palissades de chantiers, placards d’affiches publicitaires, ponts à arcades, écluses, constructions métalliques. Ces éléments vont leur offrir des motifs plastiques qui permettent de structurer par des lignes de forces leurs compositions. De même ils emploient des couleurs vives pour saturer l’espace et ne plus respecter la perspective traditionnelle. Matisse, Marquet, Derain, Vlaminck et Dufy peignent ainsi sur le motif dans la banlieue parisienne ou dans les ports de France, le Havre, Marseille, Collioure…

Derain
André Derain, Bateaux à Collioure, 1905 — Museum Kunstpalast, Düsseldorf

Dans la même période au tournant du siècle dernier, Berlin connaît également un très fort dynamisme reflétant l’accroissement de sa population due à son expansion sur le plan commercial qui entraîne un développement économique soutenu par la vigueur des banques qui la font considérer comme « la ville de l’argent ».

Le bouillonnement culturel berlinois voit éclore le nouveau courant de l’expressionnisme qui se caractérise par une esthétique agressive et violente et notamment autour de thèmes apocalyptiques (« Grübelei » ou idées noires) qui se présentent comme une critique virulente de la ville industrialisée et bourgeoise.

À l’inverse des impressionnistes ou des fauves, Otto Dix, George Grosz et Max Beckmann développent un réalisme fortement engagé qui met l’accent sur la dénonciation sociale et les difficiles conditions de vie dans la grande ville moderne. Leurs peintures mettent en scène des bourgeois déambulant dans des rues chaotiques, croisant des prostituées, des ivrognes ou des invalides de guerre, sur lesquels ils portent un regard désabusé.

George Grosz-The gray day-1925
George Grosz, Journée grise, 1921

De même que la naissance du cinéma est liée à celle de la métropole moderne, la peinture impressionniste et expressionniste reste étroitement associée au paysage urbain et à une forme  d’esthétique qui revendique cette association à la modernité et au développement industriel. Dans leurs œuvres les peintres revendiquent un caractère tout à fait subjectif par leur interprétation, joyeuse pour les uns et sinistre pour les autres. La représentation de la cité dans la peinture impressionniste, puis fauve et expressionniste se perçoit comme une jonction symbolique qui préfigure un cinéma urbain et une ville cinématographique.

Cette « présence » de la ville au cinéma et sa mise en scène amène à une réflexion historique, géographique et sociologique : naissance de la ville moderne, aspect et comportement sociaux, évolution architecturale, décor de monuments symboles de pouvoir, univers post-urbain, friche industrielle.

Thème récurent et central des récits de fiction ou des reconstitutions historiques, les mégalopoles futuristes, les cités désertes ou au contraire étouffantes, les villes dortoirs ou les lieux de cultures, l’urbain ne sert pas uniquement de décor mais nous en apprend beaucoup sur les comportements de nos contemporains et les évolutions de nos sociétés.

SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS A propos de l’auteur Isabelle de Maison Rouge

Historienne de l’art, curatrice indépendante et artiste chercheur
Membre de l’équipe Art&Flux et fondatrice de MATCHART www.matchart.net et de A&U www.artandyou.org