Les métropoles régionales connaissent elles aussi l’essor des centres commerciaux, à l’instar de Nancy qui, en 1976, a accueilli à deux pas de la gare ferroviaire, un centre commercial de 105 boutiques réparties sur 48 000 m2. Et là encore, la conjugaison du confort, de la convivialité et de la consommation semble avoir présidé à la réalisation de cet ensemble commercial désormais pleinement inscrit dans le quotidien des Nancéiens.

 

L’engouement pour ce type d’infrastructure ne s’est jamais démenti en France, si bien que l’on en compte aujourd’hui plus de 700. De façon similaire, de nombreux pays dans le monde se sont engagés dans cette voie. Preuve en est que la Chine, à peine sortie de la paysannerie rurale et récemment entrée dans l’économie de marché, a accueilli jusqu’en 2008 le plus grand centre commercial du monde, le New South China Mall implanté à Dongguan (sud-est du pays). Mais depuis novembre 2008, le Dubaï Mall et son spectaculaire aquarium lui ont ravi la première place.

 

(Dubaï Mall, Frank Seiplax, Wikimedia Commons)

 

Anticipant le succès des centres commerciaux, les principaux groupes de la grande distribution ont équipé  leurs hypermarchés de galeries commerciales afin d’étoffer l’offre de services et de créer un lieu de vie convivial que l’hypermarché en lui-même ne pouvait proposer. L’enseigne commerciale pionnière dans ce domaine, qui a bien compris avant toutes les autres combien il était utile d’accoler une galerie marchande à ses hypermarchés, est Auchan, qui dès le 27 mars 1969 inaugure à Englos près de Lille son premier centre commercial constitué d’une galerie, d’un hypermarché et d’un parking.

Aujourd’hui, cette logique est partagée dans l’univers de la grande distribution et se développe à l’envi. Par exemple, le centre commercial d’Houdemont s’impose dans le paysage urbain du sud de Nancy en dressant son immense auvent de toile blanche tendue sur une série de mâts métalliques formant autant de petits chapiteaux. Pour entrer dans ce temple de la consommation de plus de 20 000 m2, il faut depuis le parking aérien emprunter l’escalator qui achemine la clientèle vers l’une des portes ouvrant sur la galerie marchande comptant quelque 65 boutiques. Une fois franchie la « porte Majorelle », on se trouve tout de suite baigné dans une ambiance intimiste que la température élevée, les parquets sombres, les murs aux couleurs pastels, les plantes vertes, la musique paisible et la lumière délicate et homogène renforcent indéniablement et efficacement. Cette atmosphère de sécurité et de bien-être invite au repos et à la flânerie dans les « rues » bordées de boutiques. Il n’est pas rare de voir les clients boire une bière ou manger une part de pizza à ce qui ressemble fort à une terrasse de café ou de restaurant. Ce type d’agencement confère à la galerie marchande une identité qui ne va pas sans rappeler les rues piétonnes et les places du centre-ville de Nancy.

 

(Centre commercial d’Houdemont, DR).

 

L’observation des centres commerciaux montre à quel point dans le monde urbain mondialisé s’opère une hiérarchie du sensible reposant avant tout sur le « voir ». Jean-François Augoyard (1991) rappelle à ce propos combien la souveraineté du voir est tellement forte qu’elle va de soi ; tellement habituelle qu’on tient pour évident que la logique du visible recouvre également celle des autres sens. Il faut pourtant se rappeler que dans le palmarès du sensible, le « voir » n’a pas toujours été en haut de l’échelle sensorielle. En effet, l’ouïe jouait jusqu’à la fin du Moyen Âge un rôle bien plus important que la vue, parce que la transmission des textes anciens se faisait de bouche à oreille. Par ailleurs, le visible, qui occupe dans la ville contemporaine une place privilégiée, a tendance, tout comme les autres perceptions, à s’uniformiser. Nous assistons aujourd’hui en effet, partout dans le monde, à une standardisation des architectures modernes, des aménagements des centres commerciaux et des rues commerçantes, des parkings, des périphéries urbaines, à une exposition identique des biens dominée par le principe de la mise en vitrine, ainsi qu’à une banalisation du paysage sonore. Devant cette uniformisation des perceptions, et même devant ce délitement du patrimoine sensible, quelques urbanistes, aménageurs, architectes et chercheurs en sciences humaines et sociales insistent sur la nécessité de penser de manière différente la construction et l’aménagement des villes, et plus particulièrement les lieux de vente, comme le propose un urbanisme sensoriel (Thierry Paquot, 2006).

 

A propos des auteurs

SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-HERVE-MARCHAL Hervé Marchal
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Maître de conférences-HDR à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S
SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-JEAN-MARC-STEBE Jean-Marc Stébé
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Professeur de sociologie à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S

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