Depuis l’installation, à la fin des années 1960, des premiers centres commerciaux en France, force est de constater que ceux-ci s’inscrivent de plus en plus dans une recherche de qualité de vie, l’idée étant de faire en sorte que le bien-être favorise les actes de consommation. Mais plus encore, le centre commercial est devenu pour le citadin un lieu où l’on va aussi bien se détendre, se divertir, s’informer que s’approvisionner et se renseigner sur les dernières nouveautés. Le nouveau Forum des Halles à Paris, qui vient de faire peau neuve, est certainement l’une des expressions les plus manifestes de cette mutation. Pour preuve, descendons par les escalators du pavillon Willerval, désormais recouvert d’une gigantesque vague de métal et de verre nommée la Canopée, vers le nouveau centre commercial de 75 000 m2 accueillant 150 boutiques.

 

(source : Canopée des Halles, Paris, Jmex Wikimedia Commons)

 

De part et d’autre du patio central, sous la Canopée, se logent un conservatoire, un centre hip-hop, une bibliothèque, un atelier de pratiques amateurs, un centre culturel pour les malentendants ainsi qu’une grande brasserie et quelques boutiques. C’est dire si ce centre commercial a été pensé avec tout un ensemble d’équipements culturels et ludiques, et surtout en lien avec la plus grande gare d’interconnexion d’Europe (métro, RER). Tout un chacun peut y faire ses emplettes, flâner dans les couloirs, se laisser attirer par les vitrines, se poser sur un banc avant de prendre le métro, jouer quelques notes de musique sur un piano à disposition du public, ou encore prendre l’air dans les allées du jardin Nelson Mandela qui jouxte le Forum.

 

Ce souci d’offrir au citadin-consommateur un environnement agréable, confortable et doté de nombreux services n’est pas nouveau, loin s’en faut. En effet, il suffit de penser aux grands bazars des villes orientales qui, déjà au XVIe siècle, abritaient les clients du soleil brûlant, comme notamment celui d’Istanbul en Turquie.

 

(source : Grand Bazar d’Istanbul, espiritu_protector Wikimedia Commons)

 

En Occident, plus tardivement, les passages couverts permettront de se protéger de la pluie et du froid. De façon plus précise, c’est à Paris que les premiers passages couverts sont apparus, notamment en 1798 celui « du Caire » tirant son nom de la campagne de Napoléon Ier en Égypte, en 1823 la fameuse galerie Vivienne, sans oublier la galerie du Palais-Royal érigée à la fin du XVIIIe siècle. Paris fera des émules en Europe, à commencer par Londres qui ouvre sa Burlington Arcade en 1819 et son passage Saint-Petersbourg en 1848. Milan va pousser jusqu’à son paroxysme ce concept en érigeant entre 1867 et 1878 la galerie Vittorio Emanuele II, même si le Goum de Moscou achevé en 1893 est la plus grande galerie marchande de l’époque.

 

(source : Burlington Arcade, Londres, Gryffindor, Wikimedia Commons)

 

à la fin du XIXe siècle, les États-Unis emboîtent le pas à l’Europe, entre autres avec la réalisation de la Cleveland Arcade qui ouvre ses portes en 1890, galerie d’une longueur de 300 mètres de long avec 5 niveaux. Mais très vite la société américaine adapte l’idée de galerie marchande à l’automobile. Dès lors, les centres commerciaux seront équipés d’un parking où les clients pourront garer leur voiture. Les premiers centres commerciaux adaptés à ce nouveau moyen de transport sont le Lake View Store construit en 1915 dans la périphérie de Duluth (Minnesota), le Market Square érigé à Lake Forest (Illinois) en 1916 et le Country Club Plaza qui a ouvert ses portes en 1924 à Kansas City (Missouri). Mais il reste que ces premiers centres commerciaux avec parking sont encore conçus avec des boutiques tournées vers la rue.

(Lake View Store, Duluth (c. 1916))

 

C’est après la Seconde Guerre mondiale, en adéquation avec les thèses des architectes et urbanistes fonctionnalistes, qu’émerge la figure du mall américain : le centre commercial intégré où la rue extérieure disparaît au profit de cheminements couverts et donc protégés des intempéries. Le premier du genre est le Southdale Center ouvert en 1956 à Edina, une petite ville de la banlieue de Minneapolis (Minnesota).

 

En France, le modèle des centres commerciaux à l’américaine pensé autour de la voiture s’impose véritablement à la fin de l’année 1969, date à laquelle les ouvertures de Parly 2 implanté au Chesnay près de Versailles et de Cap 3000 dans la banlieue de Nice marquent un tournant. En effet, dans leur sillage, verront le jour les centres commerciaux Rosny 2 et Belle Épine en banlieue parisienne, La Part Dieu à Lyon ou encore La Bourse à Marseille et Mériadeck à Bordeaux.

 

Si l’on braque le projecteur sur le centre commercial Parly 2, nous découvrons un centre en perpétuelle mutation. Inauguré en novembre 1969, il se veut alors aussi bien un espace de flânerie qu’un centre de shopping à destination de la clientèle privilégiée de l’Ouest parisien. Les promoteurs de Parly 2 ont résolument choisi de l’intégrer dans une zone résidentielle d’accédants à la propriété et de l’implanter à proximité de l’autoroute A113, afin de l’inscrire au mieux dans les flux automobiles. Fier de son architecture et de sa décoration d’avant-garde, de son vaste parking à deux niveaux, de ses équipements (salles de cinéma entre autres), de ses escalators et de ses 150 boutiques, Parly 2 se présentait comme le fleuron de la France moderne et le symbole de l’entrée de la société française dans l’ère de la consommation de masse ; ce qui donnera l’occasion au sociologue essayiste Jean Baudrillard (1996) de développer dans son ouvrage La société de consommation une analyse critique remarquée.

Rénové et agrandi en 2003, ce centre commercial accueillait alors sur plus de 90 000 m2 187 boutiques résolument haute gamme et recevait chaque année environ 20 millions de visiteurs, lesquels pouvaient profiter des nouveaux espaces de repos avec moquette, fauteuil en cuir et plantes vertes conférant au lieu une ambiance intimiste et conviviale. Parly 2, avec ses équipements (écrans plasma d’animation publicitaire), ses matériaux (marbre, verre, bois…), sa décoration très tendance et ses boutiques très fashion, faisait certainement partie des centres commerciaux les plus prestigieux de France.

 

(Source : Parly sur le site LSA)

Mais à peine quinze ans plus tard, Parly 2 est à nouveau l’objet de travaux significatifs en vue de l’agrandir de quelque 10 000 m2 et d’y installer une trentaine de nouveaux magasins. Ceci dit, c’est le parcours des visiteurs qui s’en trouvera profondément remanié dans la mesure où une circulation en boucle deviendra possible de façon à proposer d’avantage de confort et à faciliter les achats grâce à une visibilité étendue de l’offre commerciale. Quant au bien-être, il est toujours plus recherché, comme en témoigne le projet de multiplexe cinématographique de 9 salles pouvant accueillir au total 1 700 cinéphiles, soit trois fois plus que le cinéma précédent.

 

Des premiers passages couverts à la Canopée des Halles, en passant par les malls américains, le centre commercial n’a cessé de s’adapter aux modes de vie et aux aspirations des consommateurs : protection contre les intempéries, puis vastes parkings et maintenant, espaces de bien-être et de détente.

 

A propos des auteurs

SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-HERVE-MARCHAL Hervé Marchal
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Maître de conférences-HDR à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S
SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-JEAN-MARC-STEBE Jean-Marc Stébé
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Professeur de sociologie à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S