Depuis l’apparition des premières villes, la rue est une dimension incontournable de la vie urbaine. Elle renvoie à des formes et des usages multiples à travers l’histoire. Pendant longtemps, la rue n’était pas seulement dévolue à la circulation des personnes et des choses, mais accueillait en son sein de nombreuses activités artisanales avec leurs ambiances sonores, olfactives et esthétiques (Corbin, 2008).

La rue est d’une façon générale un espace extérieur aménagé, bordé d’immeubles et de maisons dont les entrées et fenêtres incarnent autant de seuils entre le dehors et le dedans, entre le public et le privé. Par extension, elle est le trottoir, la place, c’est-à-dire une partie de l’espace public ; elle se fait également avenue, boulevard, galerie, ruelle, impasse… Cadre matériel au sein duquel se jouent les mobilités, le commerce, la fête et les commémorations, la rue est aussi le lieu privilégié de certaines formes de sociabilité, de solidarités de voisinage, ou encore de pratiques artistiques. Enfin, la rue est chargée d’une forte valeur symbolique dans la mesure où elle est le théâtre de luttes politiques, d’enjeux de pouvoirs, et plus largement le lieu de la visibilité publique.

La première façon de parler de la rue revient à la considérer en tant qu’espace matériel aménagé. En effet, de tout temps, la rue constitue le décor urbain dont l’aménagement révèle des fonctions particulières (circuler, commercer, échanger, jouer, défiler…). Le commerce et l’artisanat étaient déjà au cœur de la rue des villes du Moyen Âge (Garden, 2006). Cela dit, on constate des transformations de cette forme urbaine au fil de l’histoire. Dans ce sens, comment ne pas souligner l’importance de l’architecture et de l’urbanisme dans la réflexion et la production de la rue ? Sous l’impulsion de ces disciplines, les rues étroites, obscures et tortueuses des cités médiévales sont progressivement élargies, assainies, éclairées et sécurisées au cours des XIXe et XXe siècles (Duby, 1980).

Cette rationalisation de la rue, dont le baron Haussmann a été l’un des grands artisans, annonce ainsi la lente mutation de l’espace urbain en favorisant les fonctions nécessaires au développement du capitalisme, et ce parfois au détriment des pratiques de sociabilité et des moments de convivialité (Lefebvre, 1974). Le Corbusier (1941) et les tenants du fonctionnalisme urbanistique, dans la première moitié du XXe siècle, entérinent les principes de mobilité, de rationalité, d’efficience, de sécurité, d’hygiène qui présideront à la suppression de la rue traditionnelle – que Le Corbusier dénommait la rue corridor – pour la remplacer ici par des autoroutes urbaines, là par des parkings, ailleurs par de grandes galeries piétonnes.

Il revient à Jane Jacobs (1961), en s’appuyant sur l’exemple de New York, de s’élever  clairement contre cette dévalorisation de la rue comme lieu de vie. D’autant que la logique qui a guidé l’ensemble des principes fonctionnalistes était d’abord celle de la circulation des individus et des marchandises, prélude à la consommation de masse, à la bancarisation des ménages et au renforcement des activités économiques de la ville. On constate depuis la fin des années 1970, période à laquelle l’architecture moderne a montré ses limites, un mouvement de piétonisation des centres-villes qui réhabilite la rue traditionnelle comme scène de vie urbaine, tout en la pensant en lien avec les objectifs marchands des quartiers commerciaux.

Dans cette logique, la prolifération des signalétiques, des dispositifs d’orientation et de sécurité relève d’une volonté d’organiser les mobilités et même de les accompagner. Aussi voit-on se développer une rue de plus en plus interactive et numérisée (totems interactifs, écrans tactiles, bornes auditives, applications smartphone…).

Parallèlement, c’est dans une logique de sécurisation et d’hygiénisation que se transforme progressivement la rue. L’élargissement, l’assainissement, l’éclairage et aujourd’hui la vidéo-surveillance de l’espace public résultent de ce mouvement de rationalisation urbanistique, allant de pair avec le contrôle social des citadins (Gintrac, Giroud, 2014).

A propos des auteurs

SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-HERVE-MARCHAL Hervé Marchal
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Maître de conférences-HDR à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S
SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-JEAN-MARC-STEBE Jean-Marc Stébé
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Professeur de sociologie à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S

Thibaut Besozzi
Docteur en sociologie, chercheur associé au Laboratoire lorrain de recherche (2L2S),
il mène des recherches croisant la question sociale et la question urbaine en étudiant
les processus de marginalisation sociale et l’appropriation de l’espace public urbain.