Tant hier qu’aujourd’hui, la rue, au-delà de ses formes spatiales et des pratiques qui s’y inscrivent, constitue un espace chargé d’une valeur symbolique concrétisée par des engagements politiques dont elle est le support. Il faut rappeler à cet égard que les civilisations méditerranéennes et européennes, entre autres, se sont polarisées autour de la ville comme centre du pouvoir et de l’activité politique. En effet, les autorités politiques conçoivent et utilisent l’espace public, devenant ainsi l’expression symbolique de leur puissance. Il n’est qu’à penser à la mise en scène des monuments et bâtiments représentant les gouvernants (rois, empereurs, chefs d’État…). Il n’est également qu’à souligner les enjeux relatifs aux noms des rues, avenues, boulevards et des places qui symbolisent des idéaux et des personnages historiques ainsi légitimés.

De ce point de vue, l’espace public s’apparente à un spectacle de la puissance publique. Plus encore, la rue est le théâtre de luttes politiques en accueillant manifestations et autres expressions démocratiques (affichages, prospection électorale…). La Commune de Paris en 1870, les épisodes révolutionnaires russes au début du XXe siècle, ou encore les événements de Mai 1968 en France, révèlent la dimension politique de la rue.

Enfin, des revendications identitaires et des actions associatives font également de la rue un terrain d’expression. Ici encore, la mise en visibilité et l’exposition permises dans la rue sont recherchées à des fins d’expressions identitaires. La Gay Pride n’est qu’un exemple parmi d’autres de ce type de manifestation.

C’est que la rue est un espace de visibilité, si ce n’est l’espace de visibilité par excellence. D’une façon générale, Isaac Joseph (1998) rappelait cette inévitable exposition qu’engendre l’espace public : exposition des citadins les uns envers les autres, exposition et confrontation des idées, exposition de l’art et de l’architecture, exposition enfin du commerce, de ses enseignes et de ses publicités, sollicitant la vue des citadins par des supports publicitaires toujours plus intégrés aux dispositifs urbains (arrêts de bus, écrans digitaux, panneaux illuminés…). Dans les années 1970, Michel de Certeau (1974) nous invitait déjà à percevoir la ville comme un « labyrinthe d’images » à travers la mise en scène de plus en plus prégnante du « discours imaginaire du commerce ». Aujourd’hui, la rue est vue comme un support de communication publicitaire, politique, ou encore d’informations, sans compter qu’elle est au service du marketing urbain en donnant à voir la ville sous son meilleur jour. Aussi la rue est-elle la vitrine d’une ville créative, durable, inclusive, attractive et conviviale.

En tant que forme urbaine incontournable, en tant que lieu de pratiques sociales et spatiales, et en tant que support d’expressions symboliques, culturelles, identitaires, politiques, marchandes et publicitaires, la rue n’a pas fini d’épuiser les formes de créativité et d’expressivité à l’origine de l’attrait et des craintes qu’elle suscite aujourd’hui.

A propos des auteurs :

 

SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-HERVE-MARCHAL Hervé Marchal
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Maître de conférences-HDR à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S
SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-JEAN-MARC-STEBE Jean-Marc Stébé
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Professeur de sociologie à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S

Thibaut Besozzi
Docteur en sociologie, chercheur associé au Laboratoire lorrain de recherche (2L2S),
il mène des recherches croisant la question sociale et la question urbaine en étudiant
les processus de marginalisation sociale et l’appropriation de l’espace public urbain.

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