Au-delà de la question de l’aménagement de la rue, il faut souligner les pratiques ordinaires qui s’y inscrivent. En effet, si l’espace aménagé incite aux usages fonctionnels et institutionnalisés qui viennent d’être décrits, la multiplicité des publics et de leurs pratiques effectives invite à observer la rue autrement, à travers ce qui s’y vit au quotidien (Sansot, 1973 ; De Certeau, 1980). Dans cette perspective, les formes plurielles de sociabilité se déployant dans l’espace public sont autant d’exemples qui donnent à voir toute l’épaisseur du théâtre urbain irréductible à sa conception instituée, et qui rappellent l’importance de la rue avec ses équipements et aménagements tels que bancs, placettes, murets, bornes interactives…, autant de « prises » qui facilitent la vie sociale (Joseph, 1997). Remarquons que dans la société contemporaine où les individus sont pris dans l’accélération du quotidien et doivent aller de plus en plus vite (Rosa, 2012), de telles « prises » sont maintenant au service d’individus pressés et désireux de circuler librement comme en témoigne l’engouement des citadins pour les transporteurs individualisés (gyropode, Hoverboard, trottinette électrique…).

En outre, la rue est le théâtre de pratiques artistiques diverses en recherche de visibilité au sein de l’espace public. À la fin du XIXe siècle, Camillo Sitte (1889) étudiait les transformations de l’art urbain (sculptures, statues, fontaines, moulures…) pour en souligner l’appauvrissement général dans les nouveaux espaces urbains en voie de rationalisation et même d’aseptisation.

Aujourd’hui, ce sont des pratiques telles que le Street Art (le graffiti, la peinture murale, le pochoir, le Sticker…) ou la mise en scène d’œuvres artistiques qui jouent sur la dimension visuelle et publique de la rue pour s’exposer aux citadins. Ces formes artistiques se veulent tantôt esthétiques, tantôt contestataires – ou les deux à la fois –, permettant de saisir combien elles contiennent un message politique.

Par ailleurs, une sociabilité de promiscuité et de hasard est permise par les frottements et les rencontres dont la rue et ses trottoirs a le secret (Joseph, 1984) ; mais cette vie sociale informelle, particulièrement chère aux flâneurs (Besozzi, Marchal, 2013), peut se muer en sociabilité plus consistante dès lors qu’on pense aux relations de voisinage ou aux appropriations régulières de la rue par des groupes de jeunes réunis autour d’une pratique sportive urbaine comme le skateboard, le roller, le parkour (en abrégé PK, ou art du déplacement (ADD), activité physique qui vise un déplacement libre et efficace dans tous types d’environnements, en particulier hors des voies de passage préétablies), le BMX (en anglais Bicycle Moto Cross, sport cycliste extrême, technique (la Race) et de figures spectaculaires (le Freestyle), .… C’est dire si la rue peut être le support d’une sociabilité locale à l’origine d’un sentiment d’appartenance à un lieu, un quartier, un coin de rue. Il n’est pas jusqu’aux galeries des centres commerciaux, ou aux passages couverts, d’être des lieux d’inscription de groupes de jeunes ou encore de retraités en quête de lien social (Besozzi, 2014).

La rue incarne également une scène où s’opèrent des pratiques d’appropriation de l’espace relevant de la survie : comment ne pas penser ici aux citadins les plus fragilisés socialement (marginaux, SDF, etc.). Elle devient alors un support identitaire par défaut pour les plus démunis où s’ancre leur quotidien fait de mendicité, de consommation d’alcool et de relations avec d’autres marginaux… (Stébé, Marchal, 2014). L’errance caractérisant ces pratiques de la rue s’oppose à l’ordre moral et peut générer un sentiment d’insécurité. À cet égard, il faut rappeler combien les opérateurs de la ville cherchent à dissuader les populations les plus vulnérables à s’installer dans l’espace public à travers des agencements spécifiques (bancs ondulatoires, éclairage intensif, suppression des recoins…). Le philosophe Henri Lefebvre, dans les années 1960 et 1970, s’est élevé contre de tels aménagements, synonymes d’exclusion spatiale. Il posait ainsi les jalons d’une réflexion sur le Droit à la ville destiné, entre autres, à garantir l’accessibilité des espaces urbains au plus grand nombre.

A propos des auteurs :

SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-HERVE-MARCHAL Hervé Marchal
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Maître de conférences-HDR à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S
SIGNATURE-ARTICLE-AUTEURS-JEAN-MARC-STEBE Jean-Marc Stébé
Sociologue de la ville, du périurbain, identité du citadin et fragmentations socio-territoriales
Professeur de sociologie à l’Université de Lorraine, laboratoire de recherche 2L2S

Thibaut Besozzi
Docteur en sociologie, chercheur associé au Laboratoire lorrain de recherche (2L2S),
il mène des recherches croisant la question sociale et la question urbaine en étudiant
les processus de marginalisation sociale et l’appropriation de l’espace public urbain.
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