Est-il réellement possible de définir les espaces publics ? Sur un plan juridique la notion de domanialité publique permet clairement de départager des espaces dont la puissance publique est responsable de la gestion (police de la voierie), voire dont elle est détentrice (mairie, piscine, jardin public…), a priori ouverts à tous, d’autres espaces au statut quant à eux privé, mais pas forcément fermés comme un centre commercial, une gare, un stade.

 

Cependant, cette catégorie juridique ne résiste pas aux usages sociaux qui s’en affranchissent, jouant de leurs frontières invisibles : où s’arrête l’espace public et où commence l’espace privé lorsqu’on attend un proche sur le parvis d’une gare (qui est une propriété privée) comme dans l’incroyable gare d’Anvers aux Pays-Bas ? Ou bien lorsque des terrasses de café (privées) s’implantent provisoirement sur une partie de rue ou de place (publique) ?

 

Légende : gare d’Anvers : un lieu de visite incontournable ! © trace-ta-route.com

 

La division juridique ne résiste pas non plus à la complexité des nouveaux grands sites comme les centres commerciaux sur dalle à La Part-Dieu ou la Défense. Ceux-ci ont largement copié, dans leur conception, les modèles des espaces publics urbains : des passages couverts, du mobilier où l’on peut s’asseoir, des mini-places avec de la végétation, le tout dans un complexe entièrement privé.  Notre seule expérience ne permet pas d’identifier leur différence de statut, sinon qu’ils ont parfois des règlements un peu différents (interdiction de boire, de manger, interdit aux chiens…)

 

Légende : les 4 Temps à la Défense : mini-places et végétation © unibail-rodamco

 

L’espace public, sous sa dimension plus sociologique, peut ainsi apparaître et exister en n’importe quel lieu, que son statut juridique soit public ou privé, à travers des interactions, des échanges et des croisements : c’est l’espace de l’expérience publique des corps, de la fête, de l’action artistique, de la manifestation.

L’espace public a ses lieux, mais aussi ses temps, ses « moments » ou tranches de vie : quel contraste, entre la Plaza Mayor déserte un dimanche matin et cette même place un soir de victoire de l’équipe nationale de foot ! Ou bien l’avenue Marquês de Sapucaí du Sambadrome de Rio de Janeiro, conçue par l’architecte Oscar Niemeyer, en hiver et lors du carnaval.

 

Légende : Sambadrome à Rio : pendant le Carnaval et… après ! © Belgeo revues

 

Certains de ces « moments » d’espaces publics ont une dimension mondiale comme l’ont montré les rassemblements spontanés dans les villes du monde en hommage après des attentats ou pour une finale sportive.

 

Les espaces publics sont aussi des lieux philosophiques et politiques, de partage de quelque chose en commun, des « arènes » de discussion qui ont émergé entre le pouvoir politique et les individus à l’ère de la modernité et de la démocratie, pour se cristalliser dans des formes très concrètes.

On réinvente toujours la société et le monde au comptoir de cafés ou des salons de thé – lieux privés ! Il s’y prolonge ce qui se tramait, il y a de longues années, autour des arbres à palabres au sein de village en Afrique où s’échangeaient les enjeux de la vie de la communauté et se prenaient des décisions collectives.

Légende : arbre à palabres en Afrique © DR

 

Ces premières formes d’espace publics sont toujours bien actives dans les pencs des Lébous, à Dakar, ces lieux de prise de décision consensuelle qui se déclinent à différentes échelles urbaines (habitat familial, quartier, place de village…).

Ces mêmes formes philosophiques et politiques ont vu vivre, sous la période antique, les agoras en Grèce, mythiques places publiques de débats et d’exercice de la démocratie à Athènes, ou encore les forums à Rome, et que l’on retrouve encore aujourd’hui avec des « moments » comme Nuit Debout, place de la République à Paris, au printemps 2016.

 

Légende : Nuit debout – place de la République, printemps 2016 © Wikimedia commons

 

Si ces lieux se sont aujourd’hui en partie déplacés vers les formes virtuelles offertes par Internet, ils survivent activement dans les imaginaires, parce que débattre et partager des choses en commun ou en désaccord reste vital pour la vie d’une société et son existence politique.

 

 

A propos de l’auteur Marc Dumont
Professeur en Urbanisme et Aménagement de l’Espace à l’Université Lille 1
Chercheur au laboratoire TVES et Co-rédacteur de la revue EspacesTemps.net
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